23 mai 2017

Aimez-moi !

Les très sérieux organisateurs d’une tout aussi sérieuse conférence nationale sur un thème, disons, sérieux ont récemment envoyé un sérieux courriel à leurs sérieux contacts pour rappeler la tenue de cette conférence que je me permettrais à nouveau de qualifier de sérieuse, si étonnamment le message n’avait pas passé.

Dans ce courriel figure la singulière phrase suivante : « Par ce courriel et comme lors de première communication annonçant la Conférence en novembre dernier, nous vous invitons, dans la mesure du possible, à relayer le communiqué de presse, à re-twitter ou ‘aimer’ les twitts (sic) du compte de la Conférence. »

En lisant cette phrase, d’un coup, j’ai trouvé ce bastringue moins sérieux. Inviter un tiers à aimer ses propres tweets. Qu’est-ce que cela signifie ? Moins clair encore : « dans la mesure du possible ». Suis-je assez sérieux pour aimer, deux fois de suite et dans la mesure du possible, les gestes de quelqu’un que je ne connais pas et qui m’appelle à les aimer ? Et ce besoin d’amour cache-t-il juste l’envie irrépressible que cette conférence soit largement suivie ou mérite-t-il que Freud y jette un œil ?

Cet appel à l’amour illustre une facette de cet art subtil des « J’aime », des « likes » sur les réseaux sociaux. Pour mieux comprendre, je me suis approché d’une éminente spécialiste européenne de ce thème, ma nièce de 17 ans.

« - Sur Twitter, tu t’en fous qu’on ‘like’ ou pas, juge-t-elle.
- Donc cette demande est nulle ?
- Ouais. (Une pause.) Mais si on ‘like’ pas sur ‘Insta’, là, c’est la honte. »

Je saisis que j’ai encore beaucoup à apprendre. Sérieusement.

Écrit le 14 mai 2017 

17 mai 2017

Vol retardé

Le retard d’un avion a une saveur particulière ; pas pour les passagers qui s’énervent mais pour les proches qui les attendent dans l’aéroport. Avez-vous déjà vécu l’expérience de ce côté-ci ?

Vous vous retrouvez avec un groupe d’inconnus qui ont comme vous les yeux rivés sur la porte automatique en dessous d’un gigantesque panneau indiquant « ARRIVEES » (ou plus souvent la traduction anglaise). La porte s’ouvre, en vagues successives, pelotons ramassés, puis voyageurs isolés, gamins qui braillent ou qui dorment la tête sur une épaule, touristes, hommes et femmes d’affaires, curés, fêtards, de tous âges, ici au teint blême du décalage horaire, là au bronzage de semaines sous les cocotiers. Une kyrielle multicolore et inattendue de passagers qui ont cependant tous un point commun : la valise à roulettes.

Au-delà de cette joyeuse diversité des visages, des corps et des tenues qui se succèdent, le hall d’arrivée d’un aéroport constitue, peut-être après la chambre à coucher, l’endroit au monde où l’amour s’exprime le plus. Vous le voyez sur les visages, dans les yeux de ceux qui se retrouvent, qui se prennent dans les bras, qui s’embrassent, parfois pour la première fois comme ces deux frères qui se rendent compte alors à quel point ils se sont manqués. A cet endroit, l’amour vous saute aux yeux, il peut vous prendre à la gorge juste en regardant des inconnus. Pendant que je poireautais la dernière fois, un chien attendait son maître et, quand il l’a retrouvé, il lui a fait une fête qui montrait, plus clairement encore que les êtres humains, cette force tue mais toute-puissante qui se manifeste en ce lieu.

Et soudain la porte automatique s’ouvre sur un visage que vous connaissez. L’attente est oubliée. A votre tour de tendre les bras.

Écrit le 6 mai 2017

10 mai 2017

Jura first !

Après que le Parlement a refusé sa motion sur le même sujet, un député (soutenu, soit dit en passant, par une bonne partie de son groupe parlementaire) a posé récemment au Gouvernement la question suivante : Quelle est la composition du personnel de l’Etat jurassien à la fin des mois de janvier, février et mars 2017, au niveau du nombre d’employés et de la domiciliation (Jura, district, autre canton ou étrangère) ?

La question laisse pensif à plusieurs titres. Arrêtons-nous à trois d’entre eux.

Premièrement, la Constitution fédérale, la jurisprudence du Tribunal fédéral et la loi cantonale (adoptée par le même Parlement dont les signataires de la question sont membres) garantissent aux fonctionnaires la liberté d’établissement, en Suisse ou en France. Poser la question revient donc à requérir ou à tenter de mettre en cause un fait contre lequel le canton ne peut rien. Comment faire neiger plus souvent sur le mont Tchaibeu ?

Deuxièmement, en termes de chiffres, près de 93,8 % des fonctionnaires jurassiens sont domiciliés dans le Jura, environ 5,5 % dans des cantons voisins et 0,7 % en France, soit 18 (sic) personnes sur 2'431. Le diable pourrait certes se cacher dans les détails mais tout de même : le canton du Jura n’a-t-il pas à se préoccuper prioritairement d’autres chiffres plus inquiétants ?

Troisièmement, la question illustre, il faut le dire, une tendance politique, d’ici et d’ailleurs, à la fermeture, peut-être à l’enfermement, du moins au sens unique : « Changez d’air, venez dans le Jura… Mais n’en sortez pas ! ». Comme si Juliette songeait à séduire son Roméo, non de son balcon, mais enfermée dans sa salle de bain.

Écrit le 6 mai 2017

3 mai 2017

Mâle

Qu’est-ce qu’être un homme ? Je veux dire, en 2017, quels sont les attributs masculins, qu’est-ce qui fait un mec, intérieurement et socialement, si tant est que ces deux aspects se rejoignent un peu ? Afficher une part toujours plus importante de féminité semble nécessaire au jules moderne, sous peine de passer pour un homme de Cro-Magnon. J’ai été au cœur du thème l’autre jour quand, interpellé par hasard dans une discussion, j’ai avoué que :

« - Non, je ne mets pas de crème pour le visage. Je me contente du savon.
- Quoi !? », ont réagi d’une même voix, comme effarés, la femme et les deux hommes avec lesquels je partageais un repas et qui jusque-là ne me paraissaient pas du tout chochottes.

Soit je ne me suis pas encore rendu compte que ma peau est naturellement magnifique, soit au contraire ils voulaient me faire comprendre que le style de l’homme… de Cro-Magnon est passé de mode.

Sont-ils autant mâles, ces hommes qui ont dorénavant recours à la teinture des cheveux, à l’épilation intégrale, au maquillage, au peeling, au botox, que sais-je encore ? Ah oui, au « masque régénérant » … ces mots… mais comment peut-on, Mesdames et Messieurs, être piégés par des inepties publicitaires pareilles ?

Autre éclairage. En observant deux joueurs musculeux qui se congratulaient à la fin d’un match de rugby, le journaliste sportif a dit : « Un p’tit bisou ». Oui, il l’a dit. Je ne comprends plus. En 2017, ne redeviendrai-je un vrai mec que si le parfum de ma crème de jour pour le visage se mêle à celui de mon adversaire sportif, poilu, transpirant et tuméfié ?

Écrit le 23 avril 2017

26 avril 2017

Lu à 17h34

Vous n’y prêtez pas attention dans des moments de sérénité. Ces deux amies qui, à quelques semaines d’intervalle, me racontaient la même préoccupation n’étaient pas calmes : la première craignait pour la santé de son mari ; la seconde pour la stabilité de son couple. Toutes deux ont alors mis le doigt sur l’un des inconvénients apparemment anodins mais cependant pesants des moyens modernes de communication.

Quand vous envoyez un sms, un texto, un message par « WhatsApp » ou par « iMessage » ou un autre texte par des moyens virtuels, votre appareil vous signalera quand il est distribué à son destinataire ; pire, et c’est là où le bât peut blesser : quand il est lu. Si vous êtes tranquilles, vous ne remarquerez même pas cette fonctionnalité. Que le doute, la crainte ou la peur vous habite, vous y serez accrochés, une forme de dépendance naîtra.

« Il a été sur ‘WhatsApp’ à trois heures du matin. Comment veux-tu qu’il aille bien aujourd’hui ? », m’a dit l’une, son téléphone dans la main au restaurant, alors qu’elle observait les gestes virtuels de son époux. « J’ai vu que mon mari a lu mon message qui était sympa, il n’a pas répondu, moi j’ai attendu comme une bécasse et ce n’était pas la première fois », s’est plaint l’autre.

La notification de la lecture serait-elle une nouvelle manière de procéder dans une relation ? Ici une parade nuptiale, là un soufflet ?

Ellénore a répondu à son bien-aimé Yvan. Sa longue lettre cachetée, qu’elle avait embrassée avant de la poster, n’est jamais arrivée. Yvan a ignoré qu’elle avait été écrite. Ellénore n’a pas su qu’elle s’est perdue. Elle a attendu des semaines une réponse, en vain. Ellénore et Yvan ne se sont jamais revus. L’histoire ne date pas du 17ème siècle mais de 1988.

Écrit le 16 avril 2017

19 avril 2017

Paisible décision

Les discussions avec ce prêtre catholique sont toujours intéressantes ; même quand on se prétend aussi sceptique que moi au sujet de l’église. Lors de notre dernière rencontre autour d’un café, nous parlions des décisions importantes et difficiles (le premier adjectif allant rarement sans le second) à prendre dans nos vies. Il me disait qu’au contraire de moi, il a recours à Dieu auquel il s’adresse quand il ne sait pas quoi faire :

« - Je l’interpelle : ‘Seigneur, que ferais-tu à ma place ? Aide-moi !’
- Mais donc il ne te répond pas, je lui réplique avec mon agnosticisme.
- Non, pas directement.
- Alors, en réalité, ce que tu recherches en l’interpellant, c’est du recul, prendre de la distance par rapport à la décision que tu dois prendre.
- Oui, sans doute.
- Et comment te rends-tu compte de la bonne décision à prendre ?
- Souvent, je ressens une sorte de calme, de paix, quand je m’oriente vers l’une des options d’un choix difficile. C’est un bon critère, ce sentiment de paix qui naît en toi. Il faut aussi admettre qu’on est parfois amené à choisir la moins mauvaise des solutions et que tout le monde se trompe ; et vivre avec. Mais si tu ressens de la paix en regardant un chemin, telle est sûrement la bonne voie. »

Dans l’agitation quotidienne, nous perdons cette paix de vue. Sur des aspects fondamentaux de notre existence, nous tergiversons, nous ne voyons plus clair, nous tâtonnons, puis nous agissons brusquement. Il suffit parfois de prendre le temps d’une discussion posée, par exemple entre un homme d’église et un hérétique, pour retrouver cette paix.

Écrit le 9 avril 2017

12 avril 2017

Références

Lors d’un récent débat dans nos contrées au sujet de l’élection présidentielle française, un intervenant a commencé son propos grosso modo comme suit : « J’étais il y a peu à New York et, lors d’un repas avec un responsable du New York Times, il m’a dit… » Ont suivi quelques paroles plutôt banales sur la campagne présidentielle américaine et les soutiens ruraux du nouveau président américain. Au pays du toétché, les platitudes passeraient-elles mieux en précisant qu’elles sortent de la bouche d’un responsable du New York Times ?

L’art de la citation, des guillemets, de la référence incontestable, permet à l’orateur peu sûr de lui ou préoccupé par son image d’avoir une caution, une assise, voire (pourquoi se priver ?) d’être intelligent ou cultivé.

Le contraste me fait toujours sourire : après avoir été nommé deuxième vice-président de la sous-commission pour la protection de la merluche blanche, le sous-directeur termine son remerciement en lisant un sonnet de Rimbaud ou un passage des mémoires de de Gaulle, qu’il a glané au hasard d’Internet. Faites donner les grandes orgues !

Oui, je sais, Mercutio lui aussi puise trop dans les citations. Je m’adresse aussi la critique. C’est d’ailleurs avec une puissante rigueur que je me retiens de conclure ce billet hebdomadaire par une citation parfaitement choisie, si bien sentie, de cette remarquable plume du To’ Porren avec laquelle j’ai mangé il y a quelque temps et qui m’a dit que les citations ne servent décidément à rien.

Écrit le 2 avril 2017