11 octobre 2017

Ton savon

« - Il sent bon, ton savon. »

Comment aurais-je pu imaginer que cette phrase anodine, prononcée au retour des toilettes en croisant notre hôtesse de la soirée qui portait des assiettes vides entre le séjour et la cuisine, provoquerait des explications aussi circonstanciées ?

Voilà-t’y pas que j’ai droit à une présentation par le détail de la marque d’origine australienne, de la composition du savon (absolument naturelle, « bien entendu », genre « pétales de marguerite cueillis au solstice d’été par des jeunes vierges en tunique blanche » - oui, j’exagère mais vous voyez le concept -), ainsi que des autres produits de la marque qui se déclinent apparemment en différents endroits de la maison.

Après avoir tenté de conclure le discours promotionnel par un mensonger « très intéressant », j’ai proposé à la maîtresse de maison de l’aider à porter à la cuisine les assiettes sales qu’elle tenait encore ; tant pis pour mes mains propres.

« - Non, c’est gentil, merci, va t’asseoir au salon, j’apporte le café. »

Devant ma tasse de café, en reniflant mes doigts quasi bénis par tant de bienfaits naturels, j’ai repensé au savon. C’est fou ce que celui-ci dit de nous. Où que nous soyons, observons le savon en allant aux toilettes : un savon commun ou spécial, de Marseille ou d’Alep, un savon à l’odeur d’un déodorant de sportif ou à l’huile d’amande, « Aesop » ou « M-Budget », un morceau rabougri qui traîne sur un lavabo moyennement propre ou un savon neuf changé juste avant l’arrivée des invités ? Le savon dit tellement plus que certaines discussions de salon. Il est devenu un marqueur social et un traître tapi dans notre intimité.

Écrit le 1er octobre 2017

4 octobre 2017

Analyse

Le Petit Robert nous rappelle que l’analyse est l’action de décomposer un tout en ses éléments constituants ou encore l’examen, souvent minutieux, qui tente de dégager les éléments propres à expliquer une situation, un sentiment, une personnalité. Donc une opération d’ampleur ou exigeante.

Le 20 septembre 2017, sur Twitter, le journaliste Pierre Ruetschi cite une autre journaliste, Judith Mayencourt, cheffe de la rubrique suisse de « 24 heures » et de la « Tribune de Genève », qui analyse (tel est le verbe employé) l’élection d’Ignazio Cassis au Conseil fédéral. En dessous de cette citation se trouve l’analyse en question, à savoir une vidéo de 46 secondes, dont les neuf premières sont consacrées à présenter Judith Mayencourt et à poser une question. Restent donc 37 secondes d’ « analyse ». Je n’ai rien contre M. Ruetschi et Mme Mayencourt. Les exemples de telles « analyses » fourmillent. Ainsi, sur le même sujet de la succession du conseiller fédéral Didier Burkhalter, la journaliste Nicole della Pietra livre une « analyse » d’une minute et dix secondes à la radio romande. Sur le site Internet de la même radio, le journaliste Thibault Schaller fait lui une « analyse » des premières tendances du vote sur la « Prévoyance 2020 » en 59 secondes.

On me reproche d’être trop critique sur nos médias, qui traversent une situation économique difficile, sous les pressions, parmi d’autres celles qu’illustre la destructrice initiative « No Billag », etc. Tel n’est pas mon but. Je pense seulement que l’emphase des médias les dessert. Combien de savants, de penseurs, de poètes, de génies peuvent livrer une analyse en moins d’une minute ? La langue française ne manque pas de commentaire, compte rendu, observation ou… billet.

Écrit le 24 septembre 2017

27 septembre 2017

Média & Miranda

D’importantes garanties dont bénéficie une personne soupçonnée d’avoir commis une infraction sont le droit au silence et le droit de ne pas s’accuser elle-même, de ne pas s’auto-accuser. On en trouve une expression dans les séries télévisées américaines : « Vous avez le droit de garder le silence mais tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous devant un tribunal, etc. » Les spécialistes appellent cela « l’avertissement Miranda », du nom d’un criminel d’Arizona dont la Cour suprême des États-Unis a rappelé les droits dans un célèbre jugement de 1966.

Il est frappant comme ces droits, élémentaires il faut bien le dire, ne s’appliquent pas dans les médias. Un journaliste vous appelle et vous ne voulez pas vous exprimer publiquement ? Pire encore, vous ne voulez pas répondre à ses questions ? Diable ! Inconscient que vous êtes, vous jetez sur vous le discrédit le plus complet et, c’est certain, vous devez avoir quelque chose à cacher. Prenez garde au papier féroce que causera votre silence, par exemple : l’administration se retranche derrière le secret de fonction ; contactée par la rédaction, l’entreprise Duschmoll n’a pas souhaité répondre à nos questions ; M. Brachouillon se mure dans le silence ; mais c’est justement ce silence qui lui est reproché ; et du côté de Mme Schmidly, silence radio !

Osez le silence et le journaliste honnit. Pourquoi donc ? Je n’en sais rien mais j’esquisse trois hypothèses. Primo (je positive), vous l’empêchez de faire son travail. Secundo (je ne positive pas), le silence ouvre la porte à l’imagination croustillante et il est si aisé de vendre une suspicion. Tertio, le communicant se sent méprisé par le silence, inutile.

Écrit le 17 septembre 2017

20 septembre 2017

Une bague

Ce médecin me raconte que son cabinet a été cambriolé. Plusieurs maisons de la rue ont subi le même sort en une nuit. Nous passons rapidement en revue les problèmes juridiques auxquels le médecin a été confronté sous l’angle du secret professionnel. Puis nous abordons les aspects personnels qui, souvent, ont bien plus d’acuité que les pertes matérielles ou les considérations juridiques.

« - Il y avait un pot de fleurs, comme celui-ci, cassé, par terre ; ce tiroir-là, ouvert.
(Silence.)
- Cette intrusion reste présente ?, je lui demande.
- Ce qui m’a posé le plus de difficultés n’est même pas l’intrusion dans mon cabinet. J’ai reçu un courrier du ministère public dans lequel, au milieu d’une foule d’informations, était mentionné qu’une voisine, que je ne connais pas bien, s’était fait voler une bague de grande valeur. Mais pourquoi me donner une telle information ? Quel est l’intérêt de communiquer à tout le voisinage victime d’un cambriolage qu’une dame discrète qui n’a rien demandé possédait une telle bague ? Je m’en fiche. Je ne voulais pas le savoir. Je le sais, maintenant. »

Je me dis d’abord qu’il est humain de se focaliser sur une ingérence dans la vie d’autrui plutôt que de l’observer sur la sienne. Mais cette critique d’une autorité, qui pour des motifs procéduraux communique trop, m’interpelle. J’essaie de défendre la profession :

« - Ma foi, les juristes sont méticuleux, chaque objet volé a été cité.
- Ou alors ils sont paresseux. Pourquoi ne pas donner les informations seulement aux personnes qui doivent les avoir ? Un cambriolage ferait tomber les barrières de la vie privée ? Je m’en fichais, de cette bague. »

Les juristes sont peut-être méticuleux ou paresseux mais il est certain qu’ils sous-estiment parfois la portée de leurs gestes.

Écrit le 10 septembre 2017

13 septembre 2017

Violon et chaussettes

Moche et malcommode, le port des chaussettes en tongs serait à la mode, parce que tel ou tel mariolle a posté des photos sur « Instagram ». Pensez, même Miley Cyrus s’affiche en chaussettes dans des sandales de piscine ! De tout temps, Bernadette Brachouillon, notre obscure voisine de palier, s’est chaussée ainsi pour descendre à la buanderie. Mais il aura fallu attendre Miley Cyrus pour nous y mettre…

Dans son best-seller « Un avion sans elle », Michel Bussi fait allusion à l’histoire d’un grand violoniste qui, un beau jour, durant plusieurs heures, s’installa pour jouer dans un hall de métro. Anonymement. Alors que, tous les soirs, il remplissait les salles du monde entier, personne ou presque ne s’arrêta pour l’écouter. Bussi remarque que les gens qui, pressés, coururent devant le violoniste sans l’entendre dans le métro étaient peut-être les mêmes qui, le soir, coururent, encore, pour aller au concert de ce virtuose qu’il ne fallait rater sous aucun prétexte.

Il est facile de mettre la négligence des passagers du métro sur le dos de la précipitation et l’inattention qu’implique ce lieu. Mais, en vérité, pourquoi apprécions-nous (ou pas) un violoniste et des chaussettes dans des sandales de piscine ? Pour eux-mêmes ou pour l’image qu’ils donnent, le contexte dans lequel ils s’inscrivent ?

Imaginez que vous trouviez par hasard une partition dans votre grenier. Imaginez encore qu’elle soit signée d’un violoniste en vogue, de Miley Cyrus, de Michel Bussi, de Jean-Sébastien Bach ou de Bernadette Brachouillon. Il est impossible de dire à l’avance au-dessus de quelle signature se trouvera la plus belle musique.

Écrit le 3 septembre 2017

6 septembre 2017

Certes

Les conseillers en communication, qui seront bientôt plus nombreux que tous les travailleurs réunis, ont dû donner un nom scientifique, peut-être barbare, à cette méthode aussi simple qu’efficace qui permet à un orateur d’emporter son auditoire. On sourit parfois en entendant la grosse ficelle : « Je suis heureux que vous me posiez la question ! » La méthode, fréquemment utilisée, consiste, avant de répondre, à valoriser la question ou plutôt la personne qui l’a posée. « Votre question est très intéressante » (le fût-elle ou non) permet de créer un lien avec l’interlocuteur, de lui témoigner une reconnaissance dont seuls de rares marginaux se fichent.

Le 21 août 2017, une conjonction aussi rare qu’une éclipse s’est produite à la salle de l’Inter à Porrentruy. Le conseiller fédéral Alain Berset est venu présenter le dossier dit « Prévoyance vieillesse 2020 » (un bon compromis, soit dit en passant) sur lequel le peuple suisse votera le 24 septembre 2017. Non, attendez, là n’est pas encore le phénomène céleste. Apparemment, toutes les questions que le public a posées au conseiller fédéral étaient bonnes ; du moins, de l’avis de celui-ci. A savoir : l’une était « intéressante », voire « très intéressante », deux ou trois ont porté sur des sujets « importants », l’une ou l’autre question a opportunément donné au conseiller fédéral l’occasion d’évoquer un thème qu’il n’avait justement pas abordé dans sa présentation, et passons d’autres qualificatifs dont les questions ont été gratifiées.

Ne voulez-vous pas voir un phénomène céleste dans ce cortège de questions pertinentes ? Vraiment ? Pensez-vous donc que le public bruntrutain était au taquet ? Non ? Doutez-vous alors qu’on honore ses interlocuteurs en les enjôlant ?

Écrit le 27 août 2017

30 août 2017

Mon canapé

Quels rapports entretenons-nous avec les choses que nous possédons ? Sommes-nous conscients de leur caractère fugace et de notre superficialité ? Il y a un écart entre ce que nous considérons juste et notre comportement concret dans un magasin ou dans notre foyer. On peut comparer notre attitude aux discussions menées au Moyen Âge, plus tard aussi, au sujet de la pauvreté du Christ par des religieux fats sous les dorures.

La maîtresse de maison, qui nous avait conviés à un fort sympathique repas, nous expliquait que son canapé lui a coûté 13'000 francs. Le meuble est beau. Pardon, il faut dire « design », « beau » étant passé de mode. Mais elle nous disait aussi comme il est peu confortable, qu’elle ne peut pas s’y vautrer pour regarder la télévision ; heureusement que le couple a une télévision dans sa chambre à coucher, a renchéri l’un des invités.

J’ai repensé à cet enchaînement dans la discussion autour d’une chose, d’une simple chose, d’une certaine importance peut-être, mais tout sauf vitale. De retour à la maison, sur mon canapé, je me suis demandé si nous ne meublons (!) pas notre vie avec des préoccupations matérielles ; pire, si un cher canapé et ses petits soucis ne nous cachent pas l’essentiel, s’ils n’altèrent pas notre regard sur la vie.

Le scénariste Jean-Claude Carrière raconte cette histoire : « Dans un certain pays vivaient un homme très riche et un homme très pauvre. Le riche monta avec son fils sur le sommet d’une colline, lui montra le paysage tout autour d’eux et lui dit : ‘Regarde, un jour, tout cela sera à toi.’ Le pauvre monta avec son fils au sommet de la même colline, lui montra le paysage tout autour et lui dit simplement : ‘Regarde…’ »

Écrit le 20 août 2017